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III) Le mécanisme à l'œuvre (3) : le cas du Mali

Le cas du Mali en 2012 démontre qu'un État peut sembler stable à l'extérieur mais s'effondrer en quelques jours à l'intérieur dès que son appareil militaire est mis à l'épreuve.

Jusqu'en 2011, le Mali était célébré sur la scène internationale comme un modèle de stabilité et de démocratie en Afrique de l'Ouest. Cette image positive coexistait cependant avec des faiblesses structurelles connues comme la corruption, la pauvreté, les tensions nord-sud, et d'autres éléments encore. Certains rapports et acteurs sur place voyaient déjà la fragilité, mais le récit dominant restait très optimiste.

Mais cet appareil d'État masquait une immense fragilité régalienne : une armée sous-équipée, mal soutenue logistiquement, des soldats mal payés et une administration absente des immenses territoires désertiques du Nord.

Le 20 octobre 2011, Mouammar Kadhafi est tué en Libye. La chute de son régime entraîne le retour au Mali de centaines de combattants touaregs ayant servi dans l'armée libyenne, ainsi que d'importants flux d'armes. Ces éléments renforcent le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), créé en octobre 2011, qui lance une rébellion armée dans le Nord à partir de janvier 2012.

S'ensuivent des affrontements entre l'armée nationale du président Amadou Toumani Touré contre la rébellion touareg dans le Nord. Mais la gestion politique et militaire du conflit, le manque d'armes et de soutien logistique rend mécontente une partie de l'armée.

Le mécontentement est tel qu'il aboutit à un coup d'État, qui force le président à démissionner. Le combat contre le MNLA reprend mais l'armée est grandement déstabilisée : la chaîne de commandement est brisée et la cohésion est rompue. En quelques semaines, l'armée malienne s'effondre sur le terrain : de nombreux officiers fuient, les troupes désertent, et les villes de Kidal (30 mars), Gao (31 mars) et Tombouctou (1er avril 2012) tombent presque sans combat aux mains des rebelles. En quelques semaines, les rebelles contrôlent environ les deux tiers du territoire national en superficie.

Le 6 avril 2012, le MNLA proclame l'indépendance de l'Azawad. Mais il est très vite évincé par des groupes armés islamistes mieux organisés, AQMI, Ansar Dine et MUJAO, qui prennent le contrôle du Nord à partir de l'été 2012.

Tandis que le Nord échappe ainsi progressivement à l'autorité de Bamako et tombe sous domination jihadiste, la communauté régionale cherche à préserver ce qui reste de l'ordre constitutionnel au sud.

Sur le plan politique, la CEDEAO impose des sanctions à la junte et obtient, début avril 2012, un accord de transition : Dioncounda Traoré, président de l'Assemblée nationale, est assermenté président par intérim le 12 avril, avec pour mission d'organiser des élections. Officiellement chef de l'État, il ne règne toutefois que sur un Mali fragmenté : un gouvernement de transition reconnu internationalement, mais incapable de contrôler le Nord et dont l'autorité reste fragile jusque dans le Sud.

Face à l'enlisement, la communauté internationale cherche une solution : l'ONU et la CEDEAO envisagent une force africaine pour reprendre le Nord. Le Conseil de sécurité de l'ONU adopte la résolution 2085, qui autorise le déploiement d'une Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine (AFISMA) pour un an, avec pour mandat d'aider les autorités maliennes à récupérer le Nord. Dans les faits, cette mission peine à se déployer rapidement et reste insuffisante face à l'urgence sur le terrain.

En janvier 2013, les groupes islamistes lancent une nouvelle offensive vers le centre du pays et prennent Konna le 10 janvier, menaçant directement Bamako. Le 11 janvier, à la demande des autorités maliennes, la France lance l'opération Serval : en quelques jours, l'intervention française stoppe l'avancée jihadiste puis reprend les principales villes du Nord (Gao, Tombouctou, Kidal) au cours des semaines suivantes.

En 2013, sous la protection de Serval, le Mali organise des élections présidentielles qui portent Ibrahim Boubacar Keïta au pouvoir, amorçant une normalisation politique partielle. La même année, l'ONU déploie la MINUSMA pour stabiliser le pays et protéger les civils, tandis qu'en 2014 l'opération Serval laisse place à l'opération Barkhane, face à une insurrection jihadiste durable dans le Nord et le centre.

Bilan : en quelques mois, un État célébré comme un modèle de stabilité a perdu le nord de son territoire, son armée a cessé d'exister comme force cohérente, et le gouvernement légalement reconnu ne contrôlait plus que Bamako pendant que factions rebelles et groupes armés se disputaient le reste du pays. Là encore, l'État n'était pas un belligérant : il était l'enjeu.