Mouvement 3 : la progression à l’échelle du plan
Comprendre comment fonctionne un paragraphe, c’est une chose. Comprendre comment des paragraphes s’enchaînent pour former une démonstration d’ensemble, c’en est une autre. Il me semble que c’est cette deuxième compréhension qui manque le plus souvent, parce qu’elle est moins visible : on peut apprendre la structure d’un paragraphe en regardant un seul paragraphe, mais on ne peut comprendre la progression d’un plan qu’en regardant le plan entier.
La question à se poser est simple : est-ce que l’ordre des parties est nécessaire ou arbitraire ? Un ordre est nécessaire quand vous n’aviez pas le choix de le mettre là, c’est-à-dire que supprimer une partie ou l’inverser casse quelque chose. Un ordre est arbitraire quand vous auriez pu ne pas le mettre là et que vous avez choisi de le faire quand même. Le test le plus simple : est-ce que vous pouvez relier vos deux parties avec un connecteur logique qui tire une conséquence ? Si oui, l’ordre est nécessaire. Si non, les parties se juxtaposent sans se rendre nécessaires, et l’ordre est arbitraire.
Regardons ce que dit la partie I de la démonstration de référence dans son ensemble : “L’acceptation semble d’abord construire l’identité de façon plus directe et plus lisible. Lorsqu’on accepte quelque chose, on fait un choix qui produit une action, une trajectoire, une appartenance concrète. (…) Dès lors, regarder ce qu’une personne accepte semble suffire pour savoir qui elle est : ses acceptations dessinent une carte de ce qu’elle est.”
Et regardons maintenant ce que dit la transition : “Mais cette conclusion repose sur un présupposé fragile : que nos acceptations sont libres. Or elles ne le sont pas toujours. Le lycéen qui s’inscrit dans une filière exigeante l’a peut-être fait parce que ses parents l’attendaient, parce que son groupe d’amis y allait, parce qu’il avait peur du regard des autres s’il choisissait autrement. Dans ce cas, son acceptation ne dit rien sur lui : elle dit quelque chose sur la pression qu’il a subie.”
Et voilà ce que dit la partie II : “Il semblerait que le refus révèle davantage notre identité que l’acceptation, et cela tient à une asymétrie fondamentale : la pression sociale pousse naturellement vers l’acceptation, c’est le mouvement de moindre résistance. (…) Dès lors, quand on refuse malgré ce coût, c’est qu’on a identifié quelque chose d’essentiel à préserver.”
Maintenant, posez-vous cette question : si vous lisiez la partie II sans avoir lu la partie I ni la transition, comprendriez-vous pourquoi on parle soudainement de pression sociale et de mouvement de moindre résistance ? Comprendriez-vous pourquoi le refus est présenté comme révélateur d’une identité que quelque chose d’autre dissimulerait ? Non, parce que ce “quelque chose d’autre”, c’est l’acceptation dont la limite vient d’être révélée par la transition. La partie II répond à une question que la partie I a posée et que la transition a rendue explicite. Sans elles, elle flotte.
C’est ça, la nécessité : la partie II ne peut pas exister avant la partie I. Elle n’est pas une réponse parallèle à la même question. Elle est une réponse plus précise à une limite que la partie I a elle-même rendue visible. Et la conclusion, “nos choix révèlent notre identité à proportion de ce qu’ils nous coûtent”, ne pouvait pas être écrite en introduction. Elle n’est possible qu’une fois que les deux parties et la transition ont fait leur travail.
Il me semble que c’est ce test qui permet de distinguer un plan qui démontre d’un plan qui ne démontre pas. Dans un plan qui démontre, chaque partie rend la suivante possible et nécessaire, et changer l’ordre casse quelque chose. Ce que ça donne sur une copie concrète, on le verra dans la section exemples.