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II) Dans les faits, la guerre n'atteint presque jamais cette violence absolue et illimitée que sa nature suppose (1)

Cette guerre absolue que l'on vient d'évoquer n'est en réalité qu'une théorie, un concept. Reprenons l'image du duel entre deux hommes. Admettons qu'on mette deux hommes ensemble dans une zone vide, où il n'y a rien si ce n'est eux, et qu'ils soient amenés à se battre pour imposer leur volonté à l'autre. Ils se battront jusqu'à ce que leur adversaire soit terrassé par leur propre force. Pour ce faire, ils donneront tout, sans aucune retenue, ni limite. Si l'un des deux se contrôlait, faisait des calculs et autre que cela, l'autre qui ne se retient pas en profiterait et le terrasserait. Aussi, il ne peut y avoir de place pour la retenue.

En revanche, si les deux hommes sont dans une ville, qu'il y a beaucoup de monde, qu'il y a leur famille qui les attend, qu'il pleut, ou qu'il y a des aléas qui viennent les menacer, et tout ce qui est semblable, ils ne pourront pas déchaîner toute leur force car le contexte les en empêche. Dès lors, la violence est limitée et bornée.

C'est la même chose pour la guerre. Pour que la nature de la guerre, la guerre absolue, se produise, il aurait fallu que certaines conditions particulières se produisent :

Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre I, chapitre 1

Si de l'abstraction nous passons à la réalité, les choses prennent un autre aspect. L'abstraction met nécessairement tout au mieux ; en elle nous voyons l'un et l'autre des adversaires non seulement tendre au parfait absolu, mais y atteindre même. Or, en sera-t-il jamais ainsi dans la réalité ? Pour cela il faudrait :

Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre I, chapitre 1

1° Que la guerre fût un acte absolument isolé qui prit spontanément naissance, et n'eût aucun rapport avec la vie politique antérieure ; 2° Qu'elle consistât en un acte décisif unique, ou en une série d'actes décisifs concomitants ; 3° Qu'elle contînt en elle-même sa décision complète, et que le calcul de la situation politique qu'elle doit amener ne réagît pas sur elle par avance.

Débutons par le premier point !

7. — La guerre n'est jamais un acte isolé.

Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre I, chapitre 1

Pour ce qui est du premier point, les adversaires ne sont nullement l'un pour l'autre des personnages abstraits, même au point de vue de la volonté, ce facteur de la résistance qui ne se manifeste pas par des signes extérieurs. Pour chacun d'eux, en effet, la volonté de l'autre ne constitue pas véritablement une inconnue, car, par ce qu'elle a été aujourd'hui, elle indique ce qu'elle sera demain. La guerre n'éclate pas subitement, son développement n'est pas l'œuvre d'un moment, et, par suite, chacun des adversaires peut déjà juger l'autre en grande partie par ce que celui-ci est et fait, et non par ce qu'il devrait rigoureusement être et faire. Or, en raison de son organisation incomplète, l'homme restant toujours en deçà du mieux absolu, toutes les omissions qui se produisent de part et d'autre apportent un principe de modération dans la réalité.

Le duel isolé et instantané est réintégré dans la vie de l'État, ce qui lui retire sa dimension absolue : un État ne se comporte pas comme un duelliste risquant tout d'un coup. Il n'est pas possible de jouer le tout pour le tout à chaque guerre. On ne peut pas systématiquement utiliser toutes ses forces pour contraindre l'adversaire à sa volonté.

Étant donné que la guerre n'est pas un phénomène instantané et impulsif, elle se prépare, s'anticipe et peut être calculée. Elle peut être menée sur un certain temps.

La guerre s'inscrit toujours dans un contexte : elle ne concentre pas généralement tous les objectifs politiques d'un État et elle n'est pas sa seule préoccupation. Il y a des affaires qui la précèdent et qui la suivent. Si la guerre naissait indépendamment de tout contexte, elle serait plus susceptible d'atteindre ce degré de violence absolue, mais ce n'est pas le cas pour un État.

C'est là un premier élément qui fait que la guerre réelle, celle qui a lieu en pratique, ne peut pas être une guerre absolue.