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II) Dans les faits, la guerre n'atteint presque jamais cette violence absolue et illimitée que sa nature suppose (2)

8. — La guerre ne consiste pas en un choc unique sans durée.

Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre I, chapitre 1

Le second point nous conduit aux considérations suivantes : Si la guerre consistait en un acte décisif unique ou en une série d'actes décisifs concomitants, il y aurait nécessairement tendance à l'extrême dans les préparatifs, car la moindre négligence serait irréparable, et dès lors, tout le reste demeurant dans l'abstraction, c'est à peine si les préparatifs de l'un des adversaires, en admettant même que l'autre les connût, pourraient donner à celui-ci la mesure de ce que les siens propres devraient être ; tandis que si la décision se constitue de plusieurs actes successifs, l'acte précédent donnant la mesure de celui qui doit suivre, la réalité se substitue à l'abstraction et modère la tendance aux efforts extrêmes.

Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre I, chapitre 1

Or toute guerre se terminerait en un acte décisif ou en une série d'actes décisifs concomitants si tous les moyens destinés à concourir à la lutte étaient mis ou se laissaient mettre en action à la fois, car toute décision désavantageuse diminuant nécessairement les moyens, dès que la totalité de ceux-ci a été une première fois mise en jeu, on ne peut plus en concevoir un second emploi, et dès lors tout acte militaire qui pourrait suivre rentrerait dans le premier et n'en serait essentiellement que la continuation.

Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre I, chapitre 1

Mais nous avons vu que, dans la préparation même de la guerre, on s'éloigne déjà de la conception abstraite, et que, au lieu d'agir en raison des suppositions extrêmes, on se fixe une limite qu'on ne dépasse pas dans la réalité. Il en résulte que, dans leur action réciproque, les adversaires restent en deçà des efforts extrêmes et ne portent pas immédiatement toutes leurs forces au jeu. Par le seul fait de la différence de leur nature et de leur mode d'emploi, ces forces, — qui sont de trois espèces : les forces armées proprement dites, le territoire national en raison de sa surface et de sa population, et les alliés, — ne sauraient, d'ailleurs, être mises simultanément en action.

(…)

Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre I, chapitre 1

Mais l'esprit humain éprouve une telle répugnance pour les grands efforts, qu'il suffit de la possibilité d'une seconde solution pour que, dans la recherche de la première, on ne concentre et n'actionne pas les forces avec la puissance qu'on y apporterait sans cela. Or ce que chacun des adversaires néglige ainsi de faire devient un nouveau motif de modération pour l'autre dans son action, et, par cette influence réciproque, les tendances à l'extrême se trouvent de nouveau ramenées à des efforts de proportion plus réduite.

Reprenons l'analogie de la lutte entre deux hommes. Si deux hommes sont amenés à s'affronter, et que cette bataille est la première et la dernière, ce qui fait qu'elle revêt une importance fondamentale, alors les deux hommes donneront leur maximum pour vaincre leur adversaire. S'il n'y a aucun moyen après cette unique bataille de réparer les torts et les erreurs, il faut tout donner afin de ne pas avoir de regrets, car il n'y aura pas de deuxième chance. C'est en ce sens que Clausewitz écrit que si la guerre « consistait en un acte décisif unique », alors cela serait forcément accompagné d'une préparation méticuleuse, où les belligérants déploient toute leur force, « car la moindre négligence serait irréparable ».

Mais si on sait d'avance qu'il y aura plusieurs luttes, et que chaque lutte serait conditionnée par les affrontements précédents, il n'y aurait pas une telle préparation car les négligences seraient réparables. Cela est susceptible de modérer l'effort de guerre.

Si on sait d'avance qu'il y aura plusieurs luttes, il n'est pas concevable de jeter toutes ses forces dans une première bataille, montrant à notre adversaire toutes nos techniques. Dans la guerre, si on sait que l'affrontement n'est pas décisif et qu'il est potentiellement amené à se répéter, ou bien si on sait que c'est la première d'une série peut-être longue, alors on ne mobilisera pas d'un seul coup tout son arsenal militaire.

Clausewitz voit donc que les adversaires tendent à être négligents, que les hommes n'aiment pas entreprendre de grands efforts, ce qui fait que tant qu'ils auront des raisons de se modérer, ils seront modérés dans leurs efforts. Cela fait que si la nature de la guerre est de tendre vers l'extrême, dans les faits, les efforts sont souvent modérés.