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II) Dans les faits, la guerre n'atteint presque jamais cette violence absolue et illimitée que sa nature suppose (4)

11. — Dès lors le but politique revient en ligne.

Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre I, chapitre 1

Ici reparaît dans la question un facteur que nous avons tout d'abord dû en écarter (paragraphe 2), parce qu'il se trouvait en quelque sorte absorbé par la loi des extrêmes et par l'intention de réduire l'adversaire à l'impuissance et de le renverser. Au fur et à mesure que cette loi perd de sa force et que cette intention est moins accentuée, le but politique rentre en ligne et, en tant que motif originel de la guerre, devient l'un des facteurs essentiels du produit dès qu'il ne s'agit que d'un calcul de probabilités basé sur des personnes et sur des rapports déterminés. Moins grand est le sacrifice que nous exigeons de l'ennemi et moins considérables sont les efforts que nous devons attendre de sa résistance. Or, moins puissants seront ces efforts et plus faibles pourront aussi demeurer les nôtres. En outre, plus notre but politique sera modeste et moins nous y attacherons de valeur, et plus facilement nous nous résignerons à l'abandonner, ce qui sera pour nous une raison nouvelle de nous restreindre dans nos efforts.

Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre I, chapitre 1

C'est donc le but politique, cause initiale de la guerre, qui détermine le résultat à atteindre par l'action militaire ainsi que les efforts à y consacrer, et cela non pas en ce sens qu'il est le but politique, mais parce que, à la guerre, on a affaire à des réalités et non à des abstractions. C'est ce qui explique comment le même but politique, recherché par plusieurs peuples ou par un seul peuple à des époques différentes, peut produire des effets absolument dissemblables. C'est donc seulement par rapport à l'action qu'il est susceptible d'exercer sur les masses qu'il doit mettre en mouvement, que l'on peut accorder cette autorité au but politique, et dès lors il faut prendre en considération la nature même de ces masses. Il est clair, en effet, que le résultat sera tout autre, selon que ces masses renferment en elles des principes qui en renforcent ou en affaiblissent l'action. Les relations peuvent être si tendues entre deux États ou deux peuples, des sentiments de si profonde hostilité les peuvent animer l'un contre l'autre, que le moindre incident politique peut produire des effets absolument disproportionnés et provoquer une véritable explosion.

Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre I, chapitre 1

C'est ainsi que le but politique détermine de part et d'autre la somme des efforts à produire et le but militaire à atteindre. Parfois ces deux buts coïncident, comme par exemple lorsqu'il s'agit de la conquête d'une province ; parfois au contraire, ne pouvant directement atteindre le but politique, l'action militaire doit viser un objet tel qu'on puisse le faire valoir comme équivalent lorsque les négociations pour la paix s'ouvriront. Mais ici encore il faut tenir compte du caractère des nations opposées. Dans certaines conditions, pour conduire au but politique, l'équivalent obtenu par l'action militaire doit lui être de beaucoup supérieur. Par contre, moins il y a de tension entre les masses en raison de leurs rapports, moins elles prennent personnellement part à la guerre, et plus le but politique conserve d'autorité, si bien qu'il arrive parfois qu'il décide à peu près seul.

Tel est donc le dernier élément qu'on évoquera ici. La cause initiale de la guerre est l'objectif politique. Dès lors, l'importance qu'on accorde à une guerre et les moyens qu'on y déploie dépendent de l'importance du but politique. Plus un objectif sera important, plus la guerre aura d'importance, ce qui implique que les efforts déployés soient importants. À l'inverse, si un objectif politique est négligeable, on pourra y faire des compromis et on aura peu d'intérêt à épuiser toutes ses forces militaires.

On en vient à une conclusion.

Si la guerre semble par nature pousser à la surenchère de la violence car elle vise à soumettre un adversaire à notre volonté, dans les faits, cette violence est limitée par les conditions réelles de la guerre. Étant donné qu'une guerre s'inscrit toujours dans un contexte, qu'elle a un coût et qu'elle vise à atteindre un objectif politique, elle est profondément contextuelle. Ce que je veux dire, c'est que si la nature de la guerre reste la même peu importe le contexte, sa forme et son ampleur dépendent profondément du contexte. Et souvent, le contexte impose plusieurs barrières et limites à la violence, ce qui fait qu'elle ne peut pas se déchaîner comme la nature de la guerre le suppose : la montée aux extrêmes est régulièrement modérée. Cela implique que dans les faits la guerre réelle est très souvent loin de la guerre absolue.

Ainsi, on en vient à notre thèse : la nature de la guerre pousse à la surenchère de la violence de telle sorte qu'elle conduit à une violence absolue et illimitée, mais dans les faits, cela n'arrive jamais : la guerre réelle n'atteint pas ce degré de violence absolue.

Mais face à cette affirmation se dresse un certain contre-exemple qui va nous forcer à réviser notre thèse…