III) Une exception à cette conception de la guerre (1)
Dans le Livre VIII de De la guerre, au chapitre 3B, Clausewitz explique que chaque époque possède sa propre manière de faire la guerre.
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
Les Tartares à demi civilisés, les républiques de l'ancien monde, les seigneurs féodaux, les villes de commerce du moyen âge, les rois du XVIIIe siècle et les princes et les peuples du XIXe, tous font la guerre à leur manière et, par des moyens divers, y poursuivent des buts différents.
La guerre a donc une certaine nature, et elle prend ensuite différentes formes selon l'époque où elle a lieu. Clausewitz prend le temps d'évoquer plusieurs exemples, avant de parler d'une des évolutions de la guerre, au temps de Louis XIV.
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
L'époque du règne de Louis XIV — la fin du XVIIe siècle — doit être considérée comme le moment où les armées permanentes ont atteint le développement qu'elles conservèrent pendant le XVIIIe siècle. Les hommes étaient enrôlés et soldés. Chaque État constituait une unité parfaite, et l'impôt en argent ayant définitivement été substitué aux obligations personnelles et aux contributions en nature, toute la puissance des États se trouva concentrée dans leurs finances. Cette puissance d'ailleurs, sous l'influence d'une administration en progrès et d'une culture générale rapidement développée, s'était partout considérablement accrue. La France disposait d'environ deux cent mille hommes de troupes de campagne, et la même proportion se rencontrait en général entre l'armée et la population des autres États de l'Europe.
Faire la guerre devient donc un métier fait par des professionnels, dont sont écartés les civils.
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
C'est ainsi que le gouvernement s'isolant de plus en plus de la nation et en arrivant à se considérer lui-même comme l'État, la guerre devint exclusivement une affaire de gouvernement.
C'est la guerre de cabinet, décidée et dirigée par le souverain et ses proches conseillers, exécutée par une armée de métier.
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
La guerre devint ainsi un véritable jeu dans lequel le temps et le hasard mêlaient les cartes. Ce n'était là, en somme, qu'une diplomatie renforcée, une manière plus énergique de négocier où les batailles et les sièges remplaçaient les protocoles et dans laquelle le plus ambitieux se contentait d'un avantage médiocre à faire valoir lors des négociations pour la paix.
Une telle guerre semble limitée par nature : on cherche à atteindre et à préserver des intérêts politiques, territoriaux et financiers, tout en ayant une armée professionnelle, fixe, qui est très coûteuse à entretenir. Une armée détruite est extrêmement difficile voire impossible à constituer de nouveau. La montée aux extrêmes de ces guerres est donc modérée.
La guerre, hostile par essence, suppose de tout donner pour soumettre son adversaire à sa volonté. Si on ne donne pas tout, lui peut tout donner et finira par nous soumettre. Cette idée suppose un affrontement dénué de tout calcul, où on ne cherche qu'à gagner.
Mais dans ces guerres du XVIIIe siècle, si on donne tout, on risque de brûler ses ressources militaires déjà extrêmement coûteuses. Cela mène à une guerre prudente :
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
Les entreprises devaient donc être menées avec une extrême prudence et tout l'art du général en chef se résumait à n'employer son armée qu'à coup sûr, c'est-à-dire à ne la porter en ligne que lorsqu'une décision avantageuse paraissait certaine. Jusque-là tout planait en quelque sorte dans le vide, les forces reposaient sous les armes et, prudente et craintive, l'agression suspendait son action.
Ces guerres prudentes prenaient régulièrement la forme de sièges et les forteresses devenaient le cœur de la stratégie militaire.
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
À cette époque le plan de guerre consistait la plupart du temps pour l'attaquant à s'emparer d'une province, et pour le défenseur à s'y opposer ; le plan de chaque campagne se réduisait d'un côté à la prise et de l'autre à la défense d'une ou de plusieurs places fortes. On ne recherchait et ne livrait une bataille que lorsqu'elle était indispensable à ces différents propos, et le général qui s'y laissait entraîner par le seul désir de vaincre passait, par cela seul, pour imprudent et téméraire. On consacrait d'habitude toute une campagne aux travaux d'un siège, et très rarement on en entreprenait un second. On prenait enfin les quartiers d'hiver qui étaient considérés comme indispensables et, d'un accord tacite, formaient des entr'actes d'une neutralité si absolue que toute l'activité de la campagne s'arrêtait de part et d'autre et que, des deux adversaires, aucun ne songeait désormais à tirer profit de la mauvaise situation de l'autre.
À ces éléments s'ajoute un cadre politique européen qui limite lui-même la guerre : c'est le cadre hérité des traités de Westphalie.
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
Les intérêts politiques et les sentiments de sympathie et d'aversion s'entrecroisaient de telle sorte qu'un coup de canon ne pouvait plus se tirer en Europe sans que la totalité des Cabinets n'y prissent part.
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
Un nouvel Alexandre ne devait donc pas moins savoir manier la plume que l'épée, et encore lui était-il rarement possible de pousser un peu loin ses conquêtes.
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
Louis XIV dut lui-même se soumettre à cette manière de faire la guerre, bien qu'il projetât de renverser l'équilibre existant et qu'il fût déjà assez fort, à la fin du XVIIe siècle, pour s'inquiéter médiocrement de l'hostilité générale. Sa puissance militaire était bien, en effet et sans conteste, la première de l'époque ; mais, par sa constitution, elle ne différait en rien de celle des autres États de l'Europe.
Tel était donc l'état de la guerre au XVIIIe siècle, avant qu'un certain événement vienne bousculer cette morphologie. C'est là le cœur de notre propos dans cette troisième partie.