III) Une exception à cette conception de la guerre (2)
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
Les choses en étaient là lorsque la Révolution française éclata. L'Autriche et la Prusse, croyant arrêter le torrent, lui opposèrent inutilement leurs procédés mi-politiques et mi-militaires, et, tandis que l'on comptait à ce propos sur les armées affaiblies de l'époque, l'année 1793 vit tout à coup surgir la puissance militaire la plus formidable qu'on pût imaginer, celle d'un peuple de 30 000 000 d'habitants dont tous les hommes se considéraient comme citoyens de l'État et prenaient part à la guerre ! Sans nous occuper ici des circonstances dans lesquelles ce prodigieux événement s'est accompli, nous allons rechercher quelles en furent les conséquences au point de vue spécial de notre étude. Tous les citoyens prenant ainsi part à la guerre, ce n'était plus comme autrefois le Cabinet avec son armée mais bien la nation elle-même qui pesait de tout son poids dans le plateau de la balance. Les moyens à mettre en œuvre et les efforts à produire n'eurent donc plus de limites déterminées et par suite, l'adversaire n'ayant pas de contre-poids à opposer à l'énergie avec laquelle la guerre pouvait être conduite, le danger devint extrême pour lui.
C'est une rupture majeure que décrit ici Clausewitz. Il se concentre sur l'appareil militaire : la Nation participe désormais aux combats et cela fait qu'une des limites des guerres de cabinet devient presque caduque.
En effet, si ce ne sont plus seulement les armées de métier qui font la guerre, les effectifs peuvent être bien plus grands. La guerre limitée du XVIIIe siècle est en partie limitée à cause des contraintes matérielles et logistiques. La Nation en armes lève cette contrainte, ce qui fait que la guerre est moins susceptible d'être bornée et limitée.
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
Mais tout cela se perfectionna promptement sous l'énergique direction de Bonaparte, et, dès lors, renfermant en soi toutes les forces vives de la nation et renversant tout dans sa marche, l'armée française parcourut l'Europe avec une violence d'impulsion telle qu'aussi longtemps qu'on ne lui opposa que des armées de l'ancien système l'issue de la lutte ne put jamais être un instant douteuse.
La France de Napoléon possédait une ressource précieuse que les autres États ne possédaient pas. Ainsi, ils ne pouvaient pas faire le poids. Cela montre à quel point une armée ayant accès aux ressources humaines nationales possède un avantage considérable. Ce n'est que lorsque les autres Nations ont pris les armes que l'armée française a pu être concurrencée.
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
La réaction cependant se produisit encore en temps utile. En Espagne la guerre devint spontanément populaire. En 1809 l'Autriche donna l'exemple d'efforts exceptionnels en formant des réserves et des landwehrs, créations qui approchaient du but et dépassaient tout ce que cet État avait fait jusqu'alors. En 1812 la Russie imita l'Espagne et l'Autriche ; les dimensions colossales de l'empire permirent, en outre, non seulement de tirer parti de dispositions prises trop tardivement, mais encore d'en augmenter considérablement l'effet, et le succès fut éclatant. En Allemagne ce fut la Prusse qui se releva la première ; elle appela le peuple à la guerre et, avec moitié moins d'habitants, sans argent et sans crédit, elle parvint à mettre en ligne deux fois plus de monde qu'en 1806. Le reste de l'Allemagne suivit plus ou moins vite cet exemple, et l'Autriche, enfin, reparut sur la scène, bien qu'avec des forces moins considérables qu'en 1809. C'est ainsi qu'en 1813 et 1814, si l'on fait entrer dans le calcul tout ce qui d'une façon ou de l'autre prit part à ces deux campagnes, l'Allemagne et la Russie purent enfin opposer un million d'hommes environ à la France.
La Nation en armes n'est donc pas un phénomène uniquement français mais c'est un phénomène qui se répand en Europe. Et s'il n'avait pas été répandu, peut-être que Napoléon Bonaparte n'aurait pas été vaincu.
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
En huit mois le théâtre de guerre fut transporté de l'Oder à la Seine, et, pour la première fois, l'orgueilleux Paris et le formidable Bonaparte durent courber la tête et se soumettre.
Par la guerre, on cherche à soumettre l'adversaire à sa volonté. Pour cela, on utilise la force. En théorie, on est censé utiliser toute la force qu'on peut pour soumettre l'adversaire. En pratique, cette force est limitée et bornée.
Lorsque la Nation prend les armes, la force de Napoléon devient moins bornée que celle des autres. Aussi, il soumet ses adversaires à sa volonté. Ce n'est qu'en enlevant une des limites de la force que les autres États ont pu déployer plus de force que Napoléon, le forçant à se soumettre à leur volonté.
Il y a donc eu une surenchère de la force et de la violence. Cette surenchère vient en partie de cette nouveauté qui est la Nation en armes.
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
C'est ainsi que depuis Bonaparte, chez les Français d'abord puis partout en Europe, la guerre devint un intérêt national et, changeant de nature ou pour mieux dire revenant à sa vraie nature, se rapprocha beaucoup de son concept absolu. Les moyens à y mettre en œuvre n'eurent plus désormais de limites déterminées et ne dépendirent plus que de l'énergie et de l'enthousiasme des gouvernements et des peuples. L'étendue des ressources, la grandeur des résultats à atteindre et l'exaltation des esprits imprimèrent une extrême vigueur à l'action. Le renversement de l'adversaire devint le but unique de la lutte et, la guerre une fois commencée, on ne s'arrêta plus pour traiter qu'après avoir réduit l'ennemi à l'impuissance.
Extrait de Clausewitz · De la guerre, livre VIII, chapitre 3B
Délivrée de toute entrave de convention par la participation du peuple à ce grand intérêt des États, la guerre revêtit enfin sa forme naturelle et se montra dans toute sa force, phénomène qu'il convient d'attribuer en partie aux changements intérieurs que la Révolution française introduisit dans les nations et en partie aux dangers dont le peuple français menaçait les autres peuples.
On voit donc qu'avec la Nation en armes, la guerre s'est affranchie de certaines limites qui avaient limité et borné la violence, de sorte que la guerre a pu s'approcher de la violence absolue qu'elle suppose initialement. Avec la Nation en armes, la guerre réelle change de nature pour se rapprocher du concept de la guerre absolue.
Aussi, cette guerre absolue, qui était censée être un concept qui n'arrivait en pratique jamais, semble ne pas être si impossible que cela à atteindre. Les guerres napoléoniennes se sont rapprochées de ce concept de la guerre absolue sans pour autant pleinement la réaliser.
Il faut donc nuancer la formulation posée en partie II : la guerre absolue n'arrive presque jamais dans les faits, les guerres napoléoniennes s'en étant rapprochées sans qu'on puisse affirmer avec certitude qu'elles l'aient pleinement atteinte.