Les guerres de Louis XIV étaient des guerres limitées dans le sens où elles poursuivaient des objectifs politiques bornés et définis (2)
Le règne de Louis XIV s'ordonne autour de cinq guerres majeures, et chacune répète une séquence similaire. Il y a d’abord un objectif politique délimité à atteindre, qui n’est pas atteint par la diplomatie ou par le droit . Après cela est forgé un argument juridique public permettant de légitimer le conflit. S’en suit une campagne de sièges et de manœuvres militaires, aboutissant sur un traité de compromis .
La guerre de Dévolution (1667-1668) est l’incarnation de ce schéma. À la mort de son beau-père Philippe IV d'Espagne (1665), Louis XIV réclame, au nom de son épouse Marie-Thérèse, une partie des Pays-Bas espagnols, en invoquant le « droit de dévolution », une coutume successorale du Brabant selon laquelle les enfants d'un premier lit héritent avant ceux du second. L'objectif est donc borné : Louis XIV veut récupérer des places de Flandre, et non pas tous les Pays-Bas espagnols. La guerre est légitime juridiquement parlant. S’en suivent alors des campagnes militaires.
Mais en janvier 1668 se forme contre la France une Triple-Alliance de l'Angleterre, des Provinces-Unies et de la Suède, jusque-là plutôt favorable. Louis XIV s'arrête aussitôt et négocie : le traité d'Aix-la-Chapelle, signé le 2 mai 1668, lui laisse les places conquises en Flandre mais lui fait restituer la Franche-Comté. On voit donc le schéma à l’œuvre : il y a un objectif politique qui n’est pas atteint, et qui pousse le roi à entrer en guerre ; s’en suit une série de batailles qui durent jusqu’à ce qu’une coalition se forme ; dès lors, le roi se rétracte et négocie une paix lui permettant d’atteindre certains de ses objectifs bien qu’il doive faire des concessions .
Une guerre, en revanche, illustre une limite du modèle. La guerre de Succession d'Espagne mérite un traitement à part parce qu'elle est le moment où Louis XIV frôle la sortie du système et se fait rattraper par lui. À la mort de Charles II d'Espagne (1700), dernier Habsbourg espagnol sans héritier, son testament lègue l'ensemble de l'empire espagnol au petit-fils de Louis XIV, Philippe d'Anjou, qui devient Philippe V. L'enjeu n'est plus une province ou une place : c'est l'union potentielle des deux plus grandes monarchies d'Europe, la France et l'Espagne avec ses colonies, sous la même maison de Bourbon. C'est la rupture de l'équilibre elle-même . L'Europe se coalise avec la Grande Alliance de La Haye, en 1701 réunissant l’Empire, l’Angleterre, et les Provinces-Unies. La France, épuisée, connaît des années terribles comme les défaites de Blenheim en 1704, Ramillies en 1706, Oudenarde en 1708, ou encore l'hiver de misère de 1709.
Le règlement, aux traités d'Utrecht (1713) et de Rastatt (1714), vise à instaurer de nouveau un équilibre. On est donc dans le cas où la guerre est faite pour empêcher une puissance de devenir surpuissante et de dominer tout le continent. À l’issue des traités, Philippe V garde le trône d'Espagne, mais il doit renoncer solennellement, pour lui et ses descendants, à tout droit sur la couronne de France : l'union des deux couronnes, qui aurait renversé l'équilibre, est juridiquement interdite. C'est précisément à cette occasion que l'article II du traité anglo-espagnol d'Utrecht inscrit le « juste équilibre des puissances » comme objectif du traité. Louis XIV a visé un objectif qui débordait les bornes du système ; le système l'a ramené à la mesure et a fait de sa propre limitation une norme de droit. La plus ambitieuse de ses guerres se solde par la consécration juridique de la borne qui l'a arrêté. Aussi, on voit que si les États font la guerre pour atteindre des objectifs politiques bornés et limités, c’est semble-t-il en partie car le système westphalien restreint les ambitions voire les empêche lorsqu’elle dépasse ce que l’équilibre européen tolère .