II) La Révolution française marque une rupture : la légitimité et la prise de décision passent du monarque à la Nation (2)
Le 20 avril 1792, la France déclare la guerre. C’est l'Assemblée législative qui a voté la déclaration de guerre. Autrement dit, c’est bien la Nation qui déclare la guerre. Et il est intéressant de noter qu’elle déclare la guerre au « roi de Bohème et de Hongrie ». Cela montre qu’un monde ancien, où les souverains sont décisionnaires de la guerre, cohabite avec un monde nouveau, où c’est la Nation qui décide de la guerre. Le 11 juillet 1792, l’Assemblée proclame « la patrie en danger » : voici ce qui semble être désormais en jeu. Désormais, l'acteur de la guerre n'est plus un roi contre un roi, c'est un peuple souverain contre des rois.
C’est une rupture majeure, incarnée par la bataille de Valmy. L’armée française était encore une armée royale, mais il y avait une nouveauté : quelques volontaires non militaires étaient là afin de défendre leur patrie. Cette bataille, qui a lieu en 1792, est considérée par certains comme le début d’une époque nouvelle : elle aurait été du point de vue militaire la dernière bataille du XVIIIe siècle et la première de la guerre moderne.
Si la guerre n’est plus tant l’affaire du cabinet que la Nation, alors c’est peut-être à tous ceux qui s’en réclament, c’est-à-dire aux Français de la défendre, qu’ils soient militaires ou non. Rousseau, philosophe des Lumières ayant eu une certaine influence sur les idées révolutionnaires, avait posé que « tout citoyen doit être soldat par devoir, nul ne doit l’être par métier ». Mais en 1789, l'Assemblée repousse la proposition de la conscription.
En juin 1791, il y a une première levée de volontaires issus de la Garde nationale, qui sont vus comme étant une force de complément. Après que l'Assemblée a proclamé que la patrie était en danger et que la royauté est tombée, une nouvelle conception de la citoyenneté commençait à émerger. Il y a une levée de 300 000 hommes le 24 février 1793, mais ce n’était pas une obligation individuelle mais communale.
Le moment décisif est le décret de levée en masse du 23 août 1793, rédigé par Barère pour le Comité de salut public :
Ce texte est la définition incarnée de la nation en armes : ce n'est plus une catégorie spécialisée de la population qui fait la guerre, mais la société entière, répartie par âge et par sexe, chacun assigné à une tâche de guerre. En septembre 1798, une loi inscrivait que « Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie ». Cette levée de masse incarnait donc cette idée.
Il convient néanmoins de préciser que tout le monde n’adhérait pas à cette levée de masse, et qu’il ne faut pas croire que cet état reste permanent. Ce qu’on a évoqué par rapport à l’apport effectif des non-militaires dans les conflits tient davantage à l’urgence et à la difficulté de la situation qu’à des principes absolus de la Nation. Il ne faut pas non plus penser que la levée en masse dissout l'armée dans le peuple : elle met plutôt le peuple au service de l'armée. L’État capte et canalise la ressource démographique pour augmenter ses forces militaires.
Un dernier élément de ce décret qui est pertinent de relever est ce qui apparaît dans la dernière phrase du décret de levée de masse : « prêcher la haine des rois et l’unité de la République ».