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V) Le basculement n’est pas une exception française : la Nation en armes est une dynamique qui se répand en Europe

La légitimité nationale, une fois libérée par la France, contamine ses adversaires et se retourne contre elle.

En 1808, Napoléon impose son frère Joseph sur le trône d’Espagne. Cela déclenche un soulèvement populaire : le peuple prend les armes. C’était la petite guerre, la guerrilla. Un peuple, au nom de la nation et de la religion, prend les armes contre une armée régulière et l’épuise, la met en difficulté. Le système de guerre de Napoléon était conçu pour lutter contre d’autres armées régulières, mais il était impuissant contre des acteurs irréguliers, contre la guerre du peuple.

Au Portugal, le Conseil de Régence portugais, « suivant l'exemple de la Convention », promulgue le 11 décembre 1808 un décret qui « en appelle à la mobilisation et à l'armement de la Nation, faisant de chaque Portugais un défenseur de la patrie ».

La Prusse, écrasée à Iéna-Auerstedt en 1806 avec son armée de métier, dont le modèle est le même que celui de l'Ancien Régime, comprend qu'elle ne survivra qu'en copiant l'armée française. Un groupe de réformateurs, et parmi eux Clausewitz lui-même, refait l'armée prussienne sur le modèle national : ils préparent la conscription générale, créent une milice territoriale et, lors des guerres de libération de 1813, mobilisent le sentiment national allemand contre l'occupant français. Un système de rotation qui libère chaque année des soldats formés pour en instruire de nouveaux contourne un plafond imposé par Napoléon et permet à la Prusse d'aligner plus de 250 000 hommes en 1813. En 1815, la Prusse peut aligner près de 500 000 hommes. Cela ne veut pas dire qu’elle enverrait 500 000 hommes comme ça sur un champ de bataille, mais cela veut dire qu’elle en aurait théoriquement la capacité.

La nation en armes, née à Valmy contre les rois, revient quinze ans plus tard contre son inventeur, portée par ceux-là mêmes qu'elle avait d'abord vaincus. C’est en ce sens qu’il semble que la Révolution française marque une bascule dans l’histoire de la guerre : on passe à une échelle importante d’une armée royale, au service d’un roi, à une armée nationale, au service de la Nation.