II) À partir des années 1990 apparaît un acteur qui n'est pas un État et n'a pas de territoire (2)
De 1979 à 1989, l'Union soviétique occupe l'Afghanistan. Les moudjahidines afghans se sont opposés militairement aux Soviétiques, et ont été financés et armés par les États-Unis, l'Arabie saoudite et le Pakistan.
En 1988, Oussama Ben Laden fonde al-Qaïda aux côtés de figures comme Ayman al-Zawahiri. Abdallah Azzam, mentor historique de Ben Laden pendant la guerre d'Afghanistan, exerce une influence idéologique majeure sur ce milieu sans être le cofondateur direct de l'organisation. Où un tel acteur peut-il s'implanter ? Là où l'État a cessé d'exister comme puissance souveraine : l'Afghanistan des talibans après 1996, l'Irak après 2003, la Syrie après 2011, le Mali après 2012, ou encore la Somalie effondrée depuis 1991, cas d'école des États faillis.
Si al-Qaïda est fondée en 1988, c'est pendant les années 1990 qu'elle cesse d'être un épisode périphérique de la guerre froide pour acquérir un poids direct dans le système international.
Le nom même de l'organisation dit son projet. Al-Qaïda signifie « la base » : non pas une base territoriale, un sol que l'on tiendrait, mais une base organisationnelle, c'est-à-dire un socle depuis lequel on met en mouvement.
Azzam l'avait écrit dès 1987 : « Le mouvement islamique ne sera capable d'établir la société islamique que grâce à un jihad populaire général, dont le mouvement sera le cœur battant et le cerveau brillant, pareil au petit détonateur qui fait exploser une grande bombe. » Un détonateur n'a aucune puissance propre : sa fonction est seulement d'amorcer une réaction de masse. L'objectif n'est donc pas de conquérir un sol avec ses propres forces, mais de déclencher un soulèvement que l'on n'a pas les moyens de produire soi-même.
Abou Moussab al-Zarqawi dirige depuis les années 1990 un groupe jordanien, Tawhid wal-Jihad ; fin 2004, il prête allégeance à Ben Laden et son groupe devient « al-Qaïda en Irak », matrice directe du futur État islamique. Le Groupe salafiste pour la prédication et le combat, né de la guerre civile algérienne, prête allégeance après une annonce de Zawahiri le 11 septembre 2006 et se rebaptise AQMI en janvier 2007. Dans les deux cas, le mouvement s'étend par ralliement de groupes préexistants, et non par création de filiales depuis un centre unique.
Cela rend la cartographie de l'organisation peu pertinente : le contrôle d'un territoire délimité n'est pas recherché. Un acteur dont on ne peut pas dessiner la carte parce que le territoire n'est pas son objectif est, par construction, un acteur avec lequel aucune frontière ne peut être négociée.
Al-Qaïda a bien été installée physiquement dans l'émirat afghan des talibans. Mais elle y est l'hôte, non le souverain, et ce qui est recherché est la mise en réseau plus que l'ancrage territorial. Le sol n'est qu'un point d'appui.