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III) Cet acteur fait la guerre au nom d'un ordre qui abolit les frontières

Azzam, en 1983, écrit : « Si un empan d'un territoire musulman est attaqué, le jihad s'impose personnellement à celui qui habite ce pays et à celui qui en est voisin... jusqu'à gagner la terre entière. » La proposition est encore présentée comme une réponse à une agression, mais la clause finale en fait déjà éclater le cadre. Quatre ans plus tard, en 1987, la conditionnalité disparaît : « Aujourd'hui, le jihad est une obligation individuelle pour tout musulman. »

Dans le droit musulman classique, une obligation collective incombe à une partie de la communauté : si un nombre suffisant de fidèles l'accomplit, les autres en sont dispensés. Une obligation individuelle incombe en revanche strictement à chaque individu.

Dans le droit musulman classique de la guerre, la lutte armée peut être ordonnée par une autorité politique légitime (le calife ou le souverain). Lorsque la guerre est défensive, c'est-à-dire lorsque les terres musulmanes sont directement attaquées, la défense devient une obligation individuelle pour repousser l'agression.

Quoi qu'il en soit, la guerre reste relative à un territoire et subordonnée à une autorité légitime.

Azzam rompt avec cette tradition juridique : il transforme une obligation défensive et circonscrite en un impératif universel et permanent, sans disposer lui-même de la légitimité d'un souverain ou d'une autorité reconnue. La condition d'activation est supprimée, et avec elle la borne géographique. Sans territoire déterminé, il n'y a plus ni frontière à violer, ni souveraineté à respecter, ni front sur lequel se conclut une guerre.

L'élargissement s'est opéré par étapes. En 1981, Faraj distinguait l'ennemi proche (les régimes arabes jugés apostats) et l'ennemi lointain (l'Occident et Israël), en donnant la priorité au premier. Ben Laden reprend d'abord cette hiérarchie, que Zawahiri renverse à la fin des années 1990 au profit de l'ennemi lointain. Le tournant majeur est le déploiement américain en Arabie saoudite en 1990-1991 lors de la guerre du Golfe, perçu comme une occupation de la terre des deux Saintes Mosquées. C'est ce grief localisé que Ben Laden met en avant dans sa déclaration du 23 août 1996 : restant géographiquement ciblé, il demeurait théoriquement négociable par un retrait des troupes.

Le 23 février 1998, la déclaration du Front islamique mondial franchit un seuil radical : « Tuer les Américains et leurs alliés, civils et militaires, est un devoir individuel pour chaque musulman qui le peut, dans tout pays où cela est possible. » Tout se joue dans la portée universelle : il n'y a plus de délimitation spatiale du conflit, donc plus de lieu où il pourrait s'arrêter par un cessez-le-feu.

Le projet qui accompagne cette négation est celui du califat. Le califat ottoman a été aboli par une loi votée le 3 mars 1924 par la Grande Assemblée nationale turque, sous l'impulsion de Mustafa Kemal Atatürk, qui dépose le dernier calife, Abdülmecid II. Quand Daech proclame le califat le 29 juin 2014, il prétend restaurer une institution historique universelle. L'objectif affiché suppose l'effacement complet des frontières étatiques. Là où les mouvements nationalistes voulaient fonder des États-nations souverains pour intégrer le système international, ce projet cherche à dissoudre les frontières existantes.