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III) Le mécanisme à l'œuvre (1) : le cas de la Somalie (1)

La Somalie est le cas qui fait consensus dans la littérature consacrée à ce phénomène.

Lors de son indépendance le 1er juillet 1960, la Somalie réunit l'ancienne colonie britannique au nord et l'ancienne colonie italienne au sud. En 1967, elle est même le premier pays africain où un président quitte le pouvoir après une élection démocratique régulière.

Cette trajectoire s'interrompt en 1969 avec le coup d'État du général Mohamed Siad Barre, qui impose vingt et un ans d'un régime autoritaire, d'abord soutenu financièrement par l'URSS puis par les États-Unis.

Mais après l'échec de la guerre de l'Ogaden contre l'Éthiopie (1977-1978) et la fin de la guerre froide, les subventions extérieures disparaissent d'un coup.

Incapable de payer régulièrement ses soldats et ses fonctionnaires, Siad Barre s'appuie de plus en plus sur les membres de son propre clan, les Marehan, auxquels il accorde des postes et des privilèges dans l'armée et l'administration.

Cette politique est une erreur majeure : en privilégiant son clan et en réprimant les autres, il détruit progressivement l'unité de l'État et pousse les clans marginalisés à soutenir ou à créer leurs propres mouvements armés.

En 1988, le Somali National Movement (SNM), principalement composé d'Isaaq, un des principaux clans, lance une offensive dans le Nord. Le régime répond par une campagne militaire extrêmement violente et fait notamment bombarder Hargeisa.

La répression transforme alors la crise politique en véritable guerre civile. Ces violences accélèrent la perte de soutien dont bénéficie Siad Barre et provoquent l'extension de la rébellion à d'autres régions.

Le régime ne parvient plus à contrôler l'ensemble du territoire. Des mouvements armés prennent le contrôle de certaines zones. L'armée somalienne, elle, est fragilisée par les divisions claniques et les désertions. L'armée perd progressivement sa capacité à défendre le pouvoir.

L'autorité de l'État s'effondre donc peu à peu en dehors de la capitale, et les différentes factions armées se rapprochent de Mogadiscio.

Finalement, le 26 janvier 1991, Siad Barre fuit la capitale devant l'avancée de ces forces rebelles, notamment l'United Somali Congress (USC), entraînant la chute de son régime.

Avec la chute de Siad Barre, ce n'est pas simplement un gouvernement qui tombe : c'est l'appareil d'État tout entier qui disparaît. L'armée nationale s'est désintégrée et nombre de ses soldats ont rejoint des milices liées à leurs clans. La police s'évapore et les tribunaux ferment. L'État n'assure plus aucune fonction régalienne.

Tel est le failed state : le gouvernement n'est plus capable de maintenir son contrôle sur son territoire, et tombe face à des groupes antagonistes. Mais on ne parlerait probablement pas de failed state si après cet événement, un nouveau régime avait vu le jour en Somalie.

Étant donné qu'aucun nouveau régime ne parvient à s'imposer, une longue guerre civile s'ouvre, cette fois-ci entre les différentes factions.

Au centre et au sud, le pays sombre dans l'anarchie : aucun nouveau pouvoir ne parvient à s'imposer, et la capitale Mogadiscio est coupée en deux par des lignes de front entre milices claniques rivales.

Le Somaliland, au nord-ouest, proclame une indépendance qui ne sera jamais reconnue par personne. Le Puntland, au nord-est, prend son autonomie de fait plus tard dans la décennie, sans jamais réclamer, lui, une sécession internationalement actée.

Ce qu'il s'est passé, c'est qu'un État central a perdu sa force. Extérieurement, l'apparence étatique demeurait, mais aucune autorité ne contrôlait l'intérieur du pays. Des factions se disputaient le contrôle de l'État, sans réussir à installer durablement un régime stable.

Avec l'effondrement de l'État, les milices se battent afin de contrôler les ressources publiques. La situation est particulièrement violente, et cela s'explique par l'absence d'acteur étatique pour empêcher cette violence.

De 1991 à 2006, c'est l'anarchie à Mogadiscio et au sud. La capitale est divisée entre Ali Mahdi et le général Aydid, des chefs de guerre.

A l'échelle internationale, le cas de la Somalie n'est certes pas ignoré mais ne reçoit pas l'aide dont elle aurait besoin. En effet, l'aide totale, humanitaire et développement confondus, y représente environ 150 millions de dollars par an, contre 3 milliards de dollars annuels reçus par l'Afghanistan à la même époque, vingt fois plus, pour une population seulement trois fois plus nombreuse.

Cette faiblesse du financement extérieur est d'autant plus importante qu'elle est couplée à un appareil économique faible et incapable de permettre à l'État de se financer seul.