III) Le mécanisme à l'œuvre (1) : le cas de la Somalie (2)
L'économie de la Somalie repose traditionnellement sur l'élevage nomade et l'agriculture, qui sont des activités difficiles à taxer sur un territoire aussi vaste et semi-désertique.
Les exportations de bétail représentaient 80 % des exportations somaliennes avant la crise ; un embargo sanitaire décrété par l'Arabie saoudite en 1998, puis rétabli en 2000 et étendu par cinq autres États du Golfe, dévaste cette économie pastorale dont dépend environ la moitié de la population.
Environ un million de Somaliens vivent et travaillent à l'étranger, envoyant chaque année 400 à 500 millions de dollars de transferts privés vers leurs familles restées au pays, un système lui-même entravé après le 11 Septembre par la crainte d'un financement du terrorisme.
Près d'un tiers de la population somalienne dépendait à cette période directement de l'aide humanitaire.
Pendant plus de quinze ans, la Somalie illustre concrètement ce que devient un pays quand l'État n'est plus qu'une coquille vide.
L'État ne collectant plus aucun impôt régulier, les chefs de guerre privatisent la fiscalité : ils installent des barrages armés sur les routes, rançonnent les commerçants et se battent quartier par quartier pour contrôler le port, l'aéroport et l'aide humanitaire internationale. Les armes financent le racket, et le racket achète de nouvelles armes.
Face à l'absence totale de police et de juges publics, des commerçants s'associent à des chefs religieux au sein de l'Union des tribunaux islamiques pour payer des vigiles privés et appliquer la loi. En 2006, cette union réussit temporairement à pacifier Mogadiscio.
Mais un nouveau cycle de violence s'ouvre en 2007.
Fin décembre 2006, l'Éthiopie envahit la Somalie, avec l'approbation et le soutien logistique des États-Unis, pour renverser les tribunaux islamiques ; elle ne se retire qu'en janvier 2009, après deux ans de guerre d'insurrection sans issue.
La normalisation qui suit, l'arrivée à la présidence d'un ancien chef modéré de l'union en janvier 2009, provoque une rupture violente dans le camp islamiste, entre un camp rallié au nouveau gouvernement et un camp radical, les Chabaab.
En 2011, le gouvernement officiel de Somalie, pourtant seul reconnu par la communauté internationale, ne contrôle en réalité que quelques quartiers de la capitale Mogadiscio sous la protection des blindés de l'Union africaine.
Les interventions étrangères, celle de l'Éthiopie fin 2006 soutenue par les États-Unis, ont été « contre-productives », car elles ont remis en selle les chefs de guerre les plus violents et fracturé le camp islamiste modéré et radical, l'exact inverse de leur objectif affiché. L'intervention extérieure peut donc contribuer à la défaillance de l'État.
En résumé, en Somalie, ce sont des factions claniques puis des mouvements islamiques rivaux qui font la guerre pour le contrôle d'un État incapable de gouverner, au nom de la légitimité clanique puis religieuse, avec une légitimité qui n'est reconnue par personne si ce n'est l'acteur en question.