II) Les facteurs qui bornent et limitent les guerres de cabinet
Les monarques du XVIIIe siècle sont souvent considérés comme étant des « rois absolus ». Mais dans les faits, leur pouvoir est loin d'être absolu : il est limité par l'organisation de la société. Cette limitation est un facteur qui borne et limite la guerre.
Ces sociétés possèdent souvent un impôt, mais société d'ordres oblige, toute la société n'est pas imposable de la même manière. La noblesse et le clergé peuvent ne pas payer l'impôt, ce qui fait que le trésor national possède un certain plafond : certaines des plus grandes fortunes du pays ne donnent pas d'argent au Trésor royal.
Si le Trésor royal possède un plafond, l'argent que le souverain peut dépenser pour faire la guerre est limité.
Or, faire la guerre est très onéreux, c'est en dépensant plus qu'on peut déployer plus d'efforts militaires. Aussi, si l'État possède un plafond financier, l'effort militaire possède dès lors un plafond.
Mais ce plafond n'empêche pas l'État français de dépenser énormément d'argent pour la guerre. Les dépenses sont bornées, oui, mais elles restent immenses. En 1781, Jacques Necker, directeur général des finances, publie un rapport détaillant les dépenses de l'État. Dans ce rapport, on constate que près de 45 % des dépenses sont consacrées à la guerre. C'est le domaine où l'État dépense le plus d'argent. Cela est d'autant plus impressionnant que le rapport ne prend pas réellement en compte la guerre d'Amérique en cours. Même en cachant certaines dépenses, l'armée est en première place des dépenses de l'État.
On pourrait alors s'étonner : comment se fait-il que la guerre soit limitée et bornée alors que l'État y dépense autant d'argent ?
Pour répondre à cette question, il convient d'étudier les champs de bataille du XVIIIe siècle. À cette époque, les batailles sont régulièrement des assauts et des sièges de forteresse. En effet, au XVIIe siècle, les forteresses s'étaient grandement améliorées et les armes à feu n'avaient pas la puissance nécessaire pour les détruire. De nombreuses batailles européennes étaient donc des sièges.
Ces opérations étaient difficiles : une armée entière pouvait être immobilisée pendant des mois. Pour mener ces attaques, il fallait énormément d'hommes, et ces troupes, il fallait les fournir en nourriture et en munitions. Cela fait que les armées étaient constamment reliées à l'arrière du front pour le ravitaillement. Dès lors, ils ne pouvaient pas trop s'éloigner de l'arrière au risque de manquer de nourriture. Il y avait certes la possibilité de se nourrir sur le pays, c'est-à-dire dans les campagnes environnantes, mais cela ne suffisait pas à nourrir une armée entière. Un siège était donc une opération particulièrement difficile à mener. Mais c'était un passage obligatoire : pour pénétrer un pays, il fallait réussir une succession de sièges.
Mais vous vous doutez bien qu'après un tel effort, les troupes étaient épuisées. Cela fait que prendre une ville n'était pas tant une étape qu'un objectif car on ne pouvait pas forcément continuer la conquête. Les villes conquises servaient donc de gage pour de futures négociations. Les objectifs des guerres étaient donc limités : on cherche à conquérir une ville pour pouvoir négocier, car on n'a pas la force nécessaire pour mener des batailles décisives pouvant faire complètement tourner la guerre à notre avantage.
Cette incapacité à fournir des efforts de guerre vient d'un goulot d'étranglement majeur : les effectifs des armées. Comme on l'a vu, l'armée coûte très cher. Les effectifs de l'armée française, s'ils sont bien sûr élevés, ne le sont pas suffisamment pour mener des batailles longues et soutenues. En 1710, il y avait en théorie près de 400 000 militaires. Dans les faits, il y avait environ 255 000 soldats disponibles. Des processus de recrutement existaient mais ils ne permettaient pas de mobiliser beaucoup d'hommes.
À cela s'ajoute un phénomène de désertion, qui est un vrai problème, et cela constitue une des raisons qui font que les batailles peuvent ne pas continuer après des sièges réussis.
Voyons dès à présent comment cela s'illustre dans la grande guerre de cette période : la guerre de Sept Ans.