III) La guerre de Sept Ans illustre comment les guerres de cabinet sont limitées et bornées
La guerre de Sept Ans est une des grandes guerres du siècle. Elle se déroule sur plusieurs continents différents. Son ampleur est telle qu'elle est considérée par certains spécialistes comme la première guerre mondiale.
À Leuthen, le 5 décembre 1757, Frédéric II, roi de Prusse, attaque l'armée autrichienne et remporte une victoire tellement spectaculaire qu'elle est considérée comme le chef-d'oeuvre tactique du siècle. Après avoir remporté cette bataille, la suite logique des événements est de continuer à marcher, jusqu'à atteindre Vienne, le cœur politique de l'Autriche. En faisant cela, la Prusse pourrait contraindre l'Autriche et la soumettre complètement à sa volonté.
Mais Frédéric II n'a pas exploité cette victoire. On pouvait remporter une bataille en écrasant son adversaire sans pouvoir continuer la marche à cause du risque de désertion, à cause du besoin de se faire ravitailler, à cause du coût exorbitant des batailles. Dès lors, les objectifs de guerre ne peuvent qu'être limités, car les belligérants n'ont pas les moyens pour poursuivre des objectifs plus grands, comme la défaite militaire totale d'un État.
Étudions un deuxième exemple. Le 12 août 1759 à Kunersdorf, c'est Frédéric II qui est cette fois écrasé par une armée russo-autrichienne. Entre les décès et les fuites, il ne lui reste plus qu'environ 3 000 hommes au soir. Dévasté, il écrivait une lettre restée célèbre : « My misfortune is that I am still living ... I believe that everything is lost. I will not survive the doom of my fatherland », c'est-à-dire que son malheur est d'être encore en vie, qu'il croit tout perdu et qu'il ne survivra pas à la ruine de sa patrie.
Et effectivement, maintenant qu'il a perdu, Berlin est la prochaine étape pour l'armée russo-autrichienne. La situation est désespérée. Et pourtant, quatre jours plus tard, Frédéric II a reconstitué une armée de plus de 30 000 hommes. Comment expliquer cela ?
Après la victoire, les commandants se sont disputés et n'ont pas poursuivi la conquête. C'est là une matérialisation de notre thèse : les contraintes de la guerre du XVIIIe siècle font qu'on ne peut que difficilement, voire pas du tout, exploiter une victoire. Cela fait que la guerre ne peut pas atteindre son extrême théorique : l'étendue de la guerre est limitée par ces contraintes. Dans cette situation, la Prusse était vaincue et Berlin était sur le point d'être conquise. Étant le cœur politique de la Prusse, le danger était immense. Mais les adversaires n'ont pas continué la conquête, ce qui a laissé le temps à des fuyards de revenir en nombre auprès de Frédéric II.
Après la guerre, plusieurs traités de paix sont signés dont celui de Hubertsbourg. Après sept années de guerre, entre 900 000 et 1 400 000 morts selon les estimations, la Saxe affamée, certains États en grande difficulté financière, le résultat est que presque rien n'a changé territorialement parlant.