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Troisième partie

ThèseIl semble que la Peau de chagrin ne devrait pas tant se lire comme le tableau d’un monde exténué que comme le tableau d’un monde rempli d’énergie destructrice qui se consume lui-même jusqu’à l’exténuation.

Argument AEn effet, dans l’œuvre, Balzac propose une théorie de l’énergie vitale qui serait un capital limité : l’exténuation interviendrait lorsqu’on consume cette énergie vitale par une énergie destructrice.

ExempleComme on l’a évoqué précédemment, c’est à force de poursuivre Fœdera en vain que Raphaël a fini exténué, au bord du suicide : le désir qu’il avait pour cette femme l’aurait donc consumé jusqu’à l’exténuation. Telle est la loi expliquée par l’antiquaire qui affirme que « L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort : VOULOIR et POUVOIR. (…) Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. Ainsi le désir ou le vouloir est mort en moi, tué par la pensée ; le mouvement ou le pouvoir s’est résolu par le jeu naturel de mes organes. En deux mots, j’ai placé ma vie, non dans le cœur qui se brise, ou dans les sens qui s’émoussent ; mais dans le cerveau qui ne s’use pas et qui survit à tout. Rien d’excessif n’a froissé ni mon âme ni mon corps. » On comprend donc que ce tableau du monde, Balzac introduit l’idée selon laquelle la désir et la capacité de l’assouvir forme une énergie destructrice qui vient à bout de la vie de l’individu. L’énergie vitale est donc limitée : plus on désire et plus on assouvit ses désirs, et plus on consume sa vie, comme une feuille qu’on rapproche de plus en plus du feu. Si Raphaël est exténué au début du roman, ce serait donc car il a trop désiré : « Vouloir » l’a donc brûlé, consumé.

Conclusion localeAinsi, l’énergie dans ce roman ne semble donc pas tant être là pour contrebalancer avec l’exténuation ambiante que pour l’expliquer : il n’y aurait donc d’exténuation que parce qu’il y a de l’énergie.

Argument BMais cette énergie de désir, ce « vouloir » ne semble pas être capable de rendre réellement exténué les individus et le monde : ce serait lorsque le désir est couplé à la capacité que le monde devient réellement exténué.

ExempleDans le roman, lorsque Valentin désirait et ne pouvait pas avoir ce qu’il voulait, il était dévasté et las, mais ce n’est que lorsqu’il a pu assouvir ses désirs que son énergie vitale a diminué. C’est la peau de chagrin qui incarne concrètement la maxime de l’antiquaire. Jusqu’ici, Raphaël ne pouvait que vouloir, mais grâce au talisman, il peut accomplir ses désirs, et « vivre avec excès ». C’est après son premier souhait que la peau, représentant désormais sa vie, s’est rétrécie : il voyait désormais « la MORT ». Chaque souhait que Raphaël a fait, c’est-à-dire, chaque fois que Raphaël a pu faire ce qu’il voulait, la peau rétrécissait, à un tel point qu’elle est devenue « un lambeau », « fragile et petit comme la feuille d’une pervenche ». Ce lambeau était en réalité la vie de Raphaël. Il était à ce moment-là en plein agonie, au comble de l’exténuation. Et pourtant, il désirait toujours, et il désira Pauline quand il la retrouva, mais ce désir acheva de le tuer.

Conclusion localeAussi, exténuation et énergie cohabitent dans La peau de chagrin : on est exténué lorsqu’on a trop désiré, mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut plus désiré, cela veut plutôt dire que le désir ne nous a que trop usé, consumé.

Argument CDès lors, il se pourrait qu’on puisse lire la peau de chagrin non pas tant comme le tableau d’un monde exténué que comme le tableau d’un monde qui s’exténue lui-même à force de désirer, nous mettant donc en garde contre l’excès du désir.

ExempleEn effet, l'histoire qui nous est racontée est celle d’un jeune homme plein de désir qui obtient la capacité de les réaliser. L’un des principaux symboles de l’histoire est que la peau de chagrin rétrécit petit à petit, alors qu’il représente la vie de Raphaël, comme il le dit lui-même : « Ceci est un talisman qui accomplit mes désirs, et représente ma vie ». La Peaj de chagrin serait donc le tableau d’un monde qui s’extenje lui-même, à cause de ses choix et de ses désirs. La notion de tableau se dispute néanmoins et elle dépend de l’objectif de Balzac : dépeint-il simplement le monde tel qu’il est ou bien se veut être un moralisateur ? Dans l’avant propos, il se présente comme un secrétaire : il se contente de dresser « l’inventaire des vices et des vertus, en rassemblant les principaux faits des passions, en peignant les caractères, en choisissant les événements principaux de la Société, en composant des types par la réunion des traits de plusieurs caractères homogènes, peut-être pouvais-je arriver à écrire l’histoire oubliée par tant d’historiens, celle des mœurs. ». En ce sens, son roman est un tableau non seulement pour la dimension picturale avec les descriptions très précises, mais également dans la posture et dans l’objectif. Pour autant, il cite Bonald qui écrit qu’« un écrivain doit avoir en morale et en politique des opinions arrêtées, il doit se regarder comme un instituteur des hommes ». Aussi, Balzac semble porter un double rôle : celui du spectateur passif, qui se contente de regarder et de représenter, de peindre, ainsi que celui du spectateur qui se fait juge et moraliste.

Conclusion localeDès lors, il est difficile de réduire la peau de chagrin à un seul tableau du monde exténué : non seulement, c’est plus un monde qui s’exténue progressivement à cause de son énergie débordante mais en plus, concevoir uniquement la peau de chagrin comme un tableau peut revenir à nier, au moins en partie, les prises de position de Balzac. Ou alors, ce serait un tableau engagé, dénonçant les dérives d’un monde rongé par le désir, qui finit exténué à cause de ses excès.