La critique

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Qu’est-ce que critiquer ?

V

La critique

On arrive à une dimension qu’on a croisée plusieurs fois dans ce guide sans encore s’y arrêter : la critique. Elle est pourtant dans le nom même de l’épreuve, puisqu’on parle d’étude critique de documents. Dès le début, j’ai dit que ton explication devait révéler ce qui est caché, « sans oublier les zones d’ombre, car c’est une étude qui se veut critique ». Il est temps de préciser ce que cela veut dire.

1Ce que demande l’Éducation nationale

Commençons par les attendus de l’épreuve, qu’on a déjà vus. Le candidat doit montrer, entre autres, « qu’il sait prendre un recul critique en réponse à sa problématique, en s’appuyant d’une part sur le contenu du document et, d’autre part, sur ses connaissances personnelles ».

Texte de l’Éducation nationale sur les attendus de l’étude critique de documents : le candidat doit montrer qu’il est capable de construire une problématique à partir du sujet indiqué par le titre et abordé par le ou les documents, qu’il comprend le sens général du ou des documents, qu’il est capable de sélectionner les informations, de les hiérarchiser, de les expliciter, et qu’il sait prendre un recul critique en réponse à sa problématique, en s’appuyant d’une part sur le contenu du document et, d’autre part, sur ses connaissances personnelles.

Revenons aussi à la grille de l’Éducation nationale, dont on a vu un extrait au début. Une autre de ses lignes s’intitule « Avoir une approche critique du document ». Au niveau insuffisant, on trouve la « simple mention de la source en recopiant la référence ». Au niveau attendu, la source et la nature du document sont « prises en compte dans l’analyse ». Et parmi les éléments qui permettent d’accroître la note : « La source et la nature du document nourrissent l’approche critique. » La ligne consacrée à la confrontation, quand il y a deux documents, la mentionne aussi : « La confrontation des documents intègre et nourrit l’approche critique. »

Extrait de la grille descriptive de l’Éducation nationale pour l’étude critique d’un ou deux documents (annexe II b). Ligne « Confronter (cas de deux documents) » : très insuffisant, absence d’exploitation de l’un des deux documents ; insuffisant, pas de confrontation des documents ; niveau attendu, mise en rapport des documents pour dégager une évolution, confronter des points de vue ; valorisation, la confrontation des documents intègre et nourrit l’approche critique. Ligne « Avoir une approche critique du document » : très insuffisant, pas de mention de la source, non prise en compte du ou des documents ; insuffisant, simple mention de la source en recopiant la référence, prise en compte du ou des documents ; niveau attendu, source et nature du document prises en compte dans l’analyse ; valorisation, la source et la nature du document nourrissent l’approche critique.

On voit donc ce qu’on attend de toi : ne pas te contenter de recopier la source, mais t’en servir pour analyser. En revanche, la grille ne définit pas ce qu’est la critique. Elle dit ce qui la nourrit, mais elle ne dit pas ce qu’elle est. Pour la définir, je pense qu’il est intéressant de se tourner vers ceux dont c’est le métier : les historiens.

2Ce que disent les historiens

« Les témoins ne sont pas tous sincères, ni leur mémoire toujours fidèle : si bien qu’on ne saurait accepter leurs dépositions sans contrôle. Pour dégager des erreurs et des mensonges un peu de vérité et parmi tant d’ivraie mettre de côté un peu de bon grain, comment font donc les historiens ? L’art de discerner dans les récits le vrai, le faux et le vraisemblable, s’appelle la critique historique. »
Marc Bloch · Discours de distribution des prix au lycée d’Amiens, 13 juillet 1914, publié sous le titre « Critique historique et critique du témoignage », Annales, 1950

Marc Bloch est l’un des grands historiens français du XXᵉ siècle. Ce qu’il décrit ici, c’est le cœur de la démarche historique : on ne part jamais du principe que ce qui est écrit est vrai. Un témoin peut se tromper, oublier, mentir. Un acteur peut affirmer que A s’est produit alors que c’est B, ou passer sous silence ce qui ne sert pas ses intérêts. D’où l’intérêt, pour l’historien, de connaître le contexte, l’acteur, ses revendications, ses objectifs, et ainsi de suite : c’est ce qui lui permet de savoir ce qu’il peut croire de ce qu’il lit.

C’est d’autant plus important que l’histoire est aussi un enjeu de pouvoir : on la raconte, on l’oriente, et parfois on la manipule. Un sujet tombé au bac en 2026 le montre très bien. Le document est un extrait d’un ouvrage de l’historien André Loez sur les causes de la Première Guerre mondiale, et on y lit :

« Dès 1914, tous les gouvernements orientent l’information afin de montrer leur absence de responsabilité dans le déclenchement du conflit, pour convaincre l’opinion publique et les pays neutres de la justesse de la cause […]. »

Plus loin, il montre comment cette orientation a pu passer par les documents eux-mêmes :

« Dans le cadre de son combat contre le traité de Versailles, l’Allemagne développe un argumentaire apologétique, l’exonérant de responsabilités, à travers une publication de documents diplomatiques qui omet et déforme des pièces du débat. »

« Apologétique » veut dire ici : qui lui est favorable. Et le texte ne dit pas seulement que ces documents sont orientés : il dit comment.

La publication omet, c’est-à-dire qu’elle laisse de côté certaines pièces ;

et elle déforme, c’est-à-dire qu’elle modifie le sens de celles qu’elle montre.

Les deux vont ensemble :

on sélectionne ce qui arrange,

on transforme ce qui gêne.

Imagine maintenant quelqu’un qui lirait cette publication en la prenant au mot. Il la prendrait pour une description fidèle de ce qui s’est passé, et il en conclurait que l’Allemagne n’a aucune responsabilité dans la guerre. Il aurait compris le sens des phrases, oui, mais il serait passé à côté de l’essentiel : ces documents ont été choisis et publiés pour défendre une cause.

Qu’est-ce qui lui a manqué ? Je pense qu’il lui a manqué deux choses, qui vont ensemble.

D’abord des connaissances :

sans savoir ce qui s’est passé en 1914, ni ce qui se jouait autour du traité de Versailles, on ne peut pas voir ce qu’une publication omet ou déforme.

Ensuite le réflexe de questionner :

même avec de solides connaissances, celui qui ne se demande pas qui publie ces documents, et pourquoi, risque de les prendre pour argent comptant.

L’esprit critique

C’est, il me semble, ce qu’on appelle l’esprit critique : une manière de lire qui ne se contente pas du sens apparent, et qui s’appuie sur des connaissances pour aller plus loin.