La critique

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Discerner

3Discerner

Reprenons donc l’exemple du camarade perspicace. Comme on l’a dit, il comprend vite et saisit immédiatement le sens du texte. Mais il n’a pas forcément le bagage suffisant pour remettre en question ce qu’il lit. Aussi, ce que le texte affirme, il le tient pour acquis. Il ne se demande ni qui parle, ni pourquoi, ni ce qui manque, ni ce qui pourrait être biaisé, et ainsi de suite. C’est justement là que se joue la dimension critique de l’explication.

Reprenons aussi l’image des lunettes. Ton ami à la vue excellente voit déjà beaucoup de choses dans la pièce plongée dans l’ombre. S’il la décrivait, sa description serait juste, mais incomplète, et il ne trouverait aucun défaut à cette pièce. Avec les lunettes spéciales, il découvre une porte cachée, et cette porte change tout : c’est elle qui explique pourquoi la pièce n’est pas tout à fait ce qu’elle paraît, et pourquoi telle ou telle chose en réduit la beauté.

Avec un document, c’est la même chose. Le lire sans critique, c’est décrire la pièce sans voir la porte cachée : ce que tu dis du document peut être exact, mais tu crois en avoir fait le tour.

La porte cachée, ce peut être

  • la position de l’auteur,
  • ses intérêts,
  • ce qu’il a laissé de côté,
  • le moment où il écrit,
  • et ainsi de suite :

tout ce qui explique pourquoi le document montre ce qu’il montre, et comme il le montre.

Les lunettes, ce sont tes connaissances et tes questions : ce sont elles qui te permettent de voir cette porte, puis d’expliquer à ton lecteur ce qu’elle change.

Celui qui manque d’esprit critique est susceptible de croire beaucoup de choses qu’on lui dit, même lorsqu’elles ne sont pas prouvées.

Mais il existe aussi un excès inverse : douter de tout ce que dit le document, sans chercher ensuite à y discerner le vrai du faux.

Douter peut être un bon point de départ ; s’y arrêter ne permet pas de mieux comprendre le document. Un document peut avoir un auteur engagé, défendre un point de vue, et contenir pourtant beaucoup de choses vraies : tout l’enjeu est de les y distinguer du reste.

Voilà pourquoi le mot de Marc Bloch me semble très juste : discerner. Discerner, c’est distinguer ce qu’on peut tenir pour vrai, ce qui est faux, et ce qui est seulement vraisemblable.

Dans une étude de documents, c’est essentiel, puisque la consigne te demande de répondre en t’appuyant sur les documents. Or, si un document est biaisé, incomplet, ou même faux sur un point, tu ne peux pas tenir pour vrai tout ce qu’il dit. Si tu le faisais, ta réponse hériterait de ses faiblesses : elle deviendrait aussi biaisée, aussi incomplète, ou aussi fausse que lui. Une excellente explication suppose donc d’être critique, c’est-à-dire de savoir ce qu’un document te permet de prouver, et ce qu’il ne te permet pas de prouver. Je pense ainsi qu’on peut définir la critique de cette manière :

définir la critique

Critiquer un document, c’est discerner ce qu’il permet d’établir, et jusqu’où.

Au début du guide, j’ai dit qu’une étude critique prend du recul et questionne les documents, « en pointant leurs biais, leurs limites et en les nuançant ». C’est toujours vrai. Mais cette définition a une conséquence importante : critiquer, ce n’est pas forcément chercher un défaut. Une critique peut très bien conclure qu’un document est une preuve très solide.

Si un document est le texte officiel d’un traité, il permet d’établir avec précision ce qui a été signé, et le dire, c’est déjà juger la valeur du document. Mais ce même traité ne permet pas, à lui seul, de savoir si ce qui a été signé a été appliqué, ni comment il a été reçu, et ainsi de suite. Ce qu’il ne permet pas d’établir dépend d’ailleurs de ce que le sujet te demande.

On comprend aussi que la critique dépend toujours de la question qu’on pose au document. Un même document peut être excellent pour répondre à une question et presque inutile pour une autre. La consigne reste donc, ici aussi, ton cadre : on ne critique pas un document dans l’absolu, on le critique au regard de ce qu’on cherche à montrer.

4Quand faut-il critiquer ?

Faut-il critiquer tous les documents, et à chaque phrase ? Je ne pense pas. Comme pour le reste, tout dépend du sujet et des documents. Pour certains, la critique est la clé de l’étude. Pour d’autres, elle tiendra en une ou deux remarques bien placées.

Prenons un sujet tombé en 2025. Voici sa consigne :

En analysant les documents, en les confrontant et en vous appuyant sur vos connaissances, vous montrerez les difficultés de l’ONU à empêcher la guerre et à instaurer la paix.

Source : https://www.sujetdebac.fr/annales/spe-hg-geopolitique-sciences-po-2025-asie-2

Or, le premier document est un communiqué de presse des Nations unies elles-mêmes, publié en janvier 2004, après la crise irakienne. L’ONU y parle de sa propre action. Elle ne cache pas ses difficultés : elle évoque une « joute politique et diplomatique », rapporte les mots de son Secrétaire général pour qui la crise a constitué « un défi fondamental » à ses principes, et va jusqu’à s’interroger sur sa « capacité réelle » à préserver la légalité internationale.

Mais dans la suite du texte, elle met en avant ses réussites : de nouvelles missions, des progrès dans plusieurs processus de paix, et l’idée que cette joute « n’a pas eu lieu en vain ».

Ici, la critique est décisive : si tu lis ce document comme une description neutre, tu risques de reprendre à ton compte la manière dont l’organisation relativise ses propres difficultés, alors que la consigne te demande justement de les montrer.

À l’inverse, un document peut être tout à fait solide pour ce que tu veux en tirer. Dans ce cas, inutile de lui chercher à tout prix un défaut : il suffit parfois de montrer en une phrase pourquoi on peut s’y fier.

Le bon réflexe n’est donc pas de critiquer partout, mais de te poser une question devant chaque document :

ce que je sais de lui, de son auteur, de son contexte, des notions qu’il mobilise, change-t-il ce qu’il me permet de prouver ?

Parfois, la réponse renforce le document ;

parfois, elle le limite ;

parfois, elle ne change presque rien.

Je pense que c’est cette réponse qui peut t’aider à savoir quelle place donner à la critique.

Voyons maintenant ce qu’on regarde pour discerner.