5Regarder d’où vient le document
Au brouillon, on a vu qu’en présentant le document, il fallait tâcher d’expliciter ce que chaque élément « suppose sur le document ». C’est exactement là que commence la critique. La nature, l’auteur, la date, la source sont des portes d’entrée. Elles n’ont d’intérêt que si elles changent quelque chose à la manière dont on comprend le document.
Une ressource de l’académie de Toulouse, construite à partir des travaux de l’inspection générale, le dit clairement :
« Les méthodes automatisées (de type DANS Date, auteur, nature, source...) sont donc à éviter pour construire cette approche critique. »
Il s’agit plutôt de se servir de ces éléments pour penser, pour raisonner.
Qui parle, et d’où ?
Le plus important n’est pas toujours de savoir qui est l’auteur, mais quelle position il occupe au moment où il produit le document. Un chef d’État, un diplomate, un militaire, un témoin, un journaliste, un chercheur, une ONG ou une organisation internationale ne parlent pas depuis le même endroit : ils ne savent pas les mêmes choses et n’ont pas les mêmes intérêts. Quand l’ONU parle de l’action de l’ONU, elle parle d’une action dont elle est elle-même responsable : c’est déjà une information.
À qui ?
Un même acteur ne parle pas forcément de la même manière devant ses électeurs, devant d’autres États, dans une lettre privée ou dans un rapport interne. Le destinataire peut donc expliquer un choix de mots, une insistance, ou un silence.
Quand ?
La date permet de savoir ce que l’auteur pouvait savoir au moment où il écrit, et ce qu’il ne pouvait pas encore savoir. Un document écrit pendant les événements ne renseigne pas sur les mêmes choses qu’un document écrit des années après.
Prenons un autre sujet tombé en 2026, dont la consigne te demande d’expliquer « le rapport des États-Unis à l’environnement entre protection et exploitation ». Le premier document est la préface que le président Lyndon B. Johnson signe, le 5 novembre 1965, pour un rapport d’experts sur la pollution. Il y fait de la pollution « l’un des problèmes les plus répandus de notre société ». Le dater, c’est comprendre qu’on se situe avant la création de l’agence fédérale de protection de l’environnement, en 1970 : la question devient un enjeu politique, mais les institutions chargées d’y répondre restent encore à construire.
Quelle nature ?
La nature du document indique comment l’information a été produite.
Un traitéfixe des règles.
Un discourscherche à convaincre ou à justifier.
Une statistiquemesure.
Une cartesélectionne et représente.
Une photographiecadre.
Un témoignageraconte une expérience.
Un historieninterprète des sources.
Ces différences orientent les questions qu’on peut poser au document. En revanche, elles ne donnent jamais la réponse à l’avance : un discours politique peut contenir des informations parfaitement exactes, et un texte de chercheur peut défendre une interprétation discutée.
Quelle source ?
La source, c’est le chemin qu’a suivi l’information jusqu’à toi. Dans le sujet de 2025 sur l’ONU, le second document est une photographie du déboulonnage de la statue de Saddam Hussein, à Bagdad, le 9 avril 2003. Elle est créditée à un photographe et à des agences de presse, mais la source indiquée est un entretien publié en 2015 par CNRS Le Journal et consacré à Daech.
L’image date de 2003, et elle a été republiée plus de dix ans après, pour éclairer un autre sujet. Cela ne change pas ce que montre la photographie, mais cela rappelle qu’une image circule, et qu’on peut lui faire porter des sens différents selon l’endroit où on la publie. Si le cadre dans lequel on la publie change, le sens qu’on lui prête peut changer du tout au tout.
Deux précautions
La première concerne les intentions.
On peut formuler une hypothèse sur ce que cherche l’auteur, à partir de sa position, du contexte, du destinataire, de ce qu’il dit. Mais on ne peut pas savoir avec certitude ce qu’il pense. Mieux vaut donc ajuster ses mots à son degré de certitude :
« cette formulation semble viser à »,
« dans ce contexte, l’auteur cherche vraisemblablement à »,
plutôt que
« l’auteur veut forcément ».
La deuxième concerne les silences.
Ce qu’un document ne dit pas n’est pas forcément un oubli volontaire. Avant d’interpréter une absence, demande-toi si l’élément avait une raison d’apparaître dans ce document, et si son absence compte pour le sujet. Si ce n’est pas le cas, il suffit de dire que le document ne permet pas d’étudier tel aspect, sans prêter à l’auteur une intention qu’on ne peut pas prouver.
On sait maintenant d’où vient le document. Reste la question décisive : qu’est-ce qu’on peut en tirer ?